Les opposants ressortent déjà le spectre de chimères rappelant le Minotaure. Les partisans, eux, considèrent qu’il s’agit d’une occasion de faire avancer la science. Le 5 décembre, l’autorité britannique pour la fertilisation et l’embryologie humaine (HFEA) a donné son feu vert à la création, à des fins de recherche, d’embryons mi-humains, mi-animaux, qui permettraient de dériver des lignées de cellules souches humaines.
Dans ce domaine scientifique en plein boom, les biologistes sont confrontés à une pénurie des cellules indispensables à ces recherches: des ovocytes féminins. Ils ont donc proposé de les remplacer par des ovules de vache ou de lapine. L’idée est d’énucléer ces ovules, puis d’y introduire le noyau d’une cellule humaine, contenant le matériel génétique humain. Un choc électrique permet la fusion des deux éléments. Puis, en stimulant la division cellulaire de cet «embryon chimérique» génétiquement à 99% humain, il serait possible d’obtenir, après six jours, des cellules souches humaines sur lesquelles les scientifiques pourraient étudier les mécanismes des maladies génétiques.
En janvier, la HFEA avait jugé indispensable, avant de se prononcer, de prendre la température dans le grand public. Les résultats ont été dévoilés il y a peu: «Une majorité de participants aux tables rondes étaient plus à l’aise avec cette idée» après qu’on leur eut expliqué les raisons de ces recherches. Après une «phase de répugnance», nombre d’entre eux ont exprimé un «changement d’opinion» (LT du 5.09.2007).
Ces quidams ont certainement été convaincus par deux garde-fous clairs imposés par la HFEA: les embryons ne pourront pas être implantés dans un utérus animal, a fortiorihumain. Et ils devront être détruits après quatorze jours. Néanmoins, ce feu vert marque une étape cruciale dans l’histoire de la biologie, en posant la question centrale des bases biologiques de l’identité de l’être humain. L’avis d’Albert Jacquard, célèbre généticien et philosophe français.
Le Temps: Dans quelle mesure ces recherches sont-elles techniquement réalisables?
Albert Jacquard: D’un point de vue conceptuel, c’est naturel. Insérer un noyau cellulaire dans l’ovule d’une autre espèce ne devrait pas poser d’incontournables problèmes techniques. Car l’enveloppe de l’ovule ne fait que jouer son rôle d’enveloppe, et le tout ne devient en fait un ovule – de vache ou d’homme – que du moment qu’il contient un noyau. Je trouverais donc naturel que cela fonctionne. Une équipe chinoise a d’ailleurs réussi l’expérience en 2003 avec des ovules de lapin énucléés et des cellules humaines.
– Toutefois, les cellules souches «humaines» obtenues ne seront- elles pas perturbées par le matériel biologique animal présent dans ces embryons chimériques, même en infime pourcentage? L’étude de fonctions des cellules humaines ne sera-t-elle pas faussée?
– Il restera effectivement, dans ces embryons mi-humains, mi- animaux, une fraction de matériel génétique animal. Mais celui-là se trouvera dans les mitochondries de l’embryon, ces usines à énergie cellulaires, et pas dans son noyau. On devrait donc pouvoir utiliser les cellules souches humaines produites par cette méthode pour étudier des maladies liées directement aux gènes.
– Pourrait-on imaginer que ce pourcentage de répartition du matériel biologique utilisé, au lieu d’être de 99% humain et au plus 1% animal, soit différent? Par exemple de 50-50?
– Cela poserait problème. Car quelle moitié du patrimoine génétique humain, ou animal, utiliser? Il faut voir le noyau comme le bercail d’un ensemble d’informations. Cet ensemble est tel que chaque gène agit en fonction des autres pour faire croître un représentant d’une espèce – homme ou animal. Transférer l’entier d’un patrimoine génétique, comme ici avec le noyau cellulaire complet, semble donc réalisable. Mais marier une moitié du patrimoine génétique humain et une autre de gènes animaux déboucherait a priori sur une incohérence. Or il y a besoin d’une cohérence pour que l’être vivant se développe correctement. Une cohérence qui s’est créée au fil de l’évolution.
– Vous utilisez le mode conditionnel dans votre explication…
– Est-ce qu’il serait possible de faire se développer ce genre de mélange génétique? Seule l’expérience pourrait, au final, dire si cela fonctionnerait ou pas… Et il ne faudrait pas croire au premier échec que c’est impossible. Car pour le clonage de la brebis Dolly, il a fallu faire plus de 250 essais pour déboucher sur un succès.
– Franchit-on, selon vous, une barrière essentielle en mélangeant du matériel biologique et humain? Remet-on en question les bases biologiques de l’être humain?
– Pour moi, l’essentiel n’est pas là. Les bases biologiques de l’être humain, on les connaît bien. Ce sont les ovules et les spermatozoïdes. Mais il en va de même dans n’importe quelle espèce. Par ailleurs, supposez par exemple que l’on trouve un moyen de fabriquer de la peau humaine, pour les grands brûlés, à partir de peau de cochon… Dans les deux cas, le matériel biologique se résume à des objets. Et ceux-ci ne sont pas sacrés simplement parce qu’ils sont humains. Pour moi, la vraie frontière n’est pas là.
– On ne peut donc pas qualifier ces expériences d’«acte monstrueux contre la dignité humaine», selon les mots du président de l’Académie pontificale pour la vie?
– En raisonnant ainsi, comment qualifier l’élimination continue, certes naturelle, des spermatozoïdes que produit ce Monseigneur? Lui-même devrait dire que cela est scandaleux! Pour moi, la dignité humaine n’est pas dans chaque objet ou bribe de matériel humain, mais plutôt dans chaque lien entre les humains. J’aime le résumer ainsi: ce que je suis, ce sont les liens que je tisse. Ce n’est pas au niveau du matériel biologique – humain ou animal – que se situe le raisonnement moral.
– A quel niveau alors?
– D’une part, il faut se demander, devant un spermatozoïde, un ovule, un embryon et un bébé: qu’est-ce qui est sacré? Les deux premiers ne le sont pas, car l’homme s’en débarrasse sans problème. Par contre, un bébé issu de leur fusion est sacré. Bien sûr, la définition même du «sacré» est arbitraire. Cela correspond à ce que je pense personnellement. Et, au fond, on pourrait imaginer que ce n’est qu’un enfant de 3 ans qui est sacré. Dans certaines civilisations, il y a encore une telle mortalité infantile qu’un bébé qui naît n’est pas encore un «humain». Dans d’autres, le nourrisson porté dans le dos ne compte pas…
D’autre part, on doit se demander, devant ces embryons mi-humains, mi-animaux, ce que l’on veut faire avec. Même si la biologie permet qu’un bébé vienne à naître à partir d’un ovule mi-vache, mi-humain mis en gestation dans une vache, cela n’aurait intrinsèquement, encore rien d’immoral. Cela prouverait au plus que la Nature se prête à ce genre d’expériences. Mais j’espère que cela ne se fera pas. Le vrai problème moral apparaît dès lors qu’on réfléchit à la responsabilité que l’on prend vis-à-vis du bébé que l’on irait ainsi «fabriquer». Car on serait en train de faire sur lui une expérience dont on ne connaît absolument rien, en lui faisant courir des dangers considérables et des risques totalement inconnus. Par conséquent, il faut ne pas le faire! Ce qui compte, dans ce genre d’expériences, c’est donc la finalité. Si ce que les scientifiques recherchent, en créant ces embryons mi-humains, mi-animaux qui devront d’ailleurs être éliminés après quatorze jours, est une notoriété médiatique ou des retours pécuniaires, leurs travaux n’ont pas lieu d’être. Mais si, par chance, cela permet de découvrir certains mécanismes de l’ovule, des cellules souches, ou des gènes, pourquoi pas?
– C’est ce qu’ont dû se dire les représentants du public qui, en Grande-Bretagne, ont été consultés: après avoir compris en détail le but de ces recherches, ils les ont beaucoup mieux acceptées. Le public semble donc faire montre davantage d’une simple peur des dérives possibles, liée à une méconnaissance, que d’une opposition fondamentale à ce genre de travaux?
– Mais il y a de quoi avoir peur… Une crainte alimentée par ces légendes rurales de chimères, selon lesquelles des batifolages de bergers solitaires avec des chèvres naissaient des monstres. La peur est ici métaphysique. Mais les personnes consultées se sont probablement rendu compte d’une chose: s’interdire de découper un pré-embryon pour mener des études, comme on le fait en fait avec toute sorte de molécules, ce serait dommage, car cela pourrait déboucher sur des découvertes permettant de guérir certaines maladies.
– Pour autant que le but soit noble, tout est donc permis?
– Tout est permis quand on fait de la recherche pour améliorer les connaissances et que l’objectif est bon, oui. Reste à déterminer qui est apte à décider que le but visé est bon ou mauvais. C’est pourquoi nous avons besoin des comités d’éthique. Il en faudrait même un au niveau planétaire. Au final, tout se ramène à la phrase d’Einstein, prononcée à l’époque de la création de la bombe atomique à partir de sa formule E = mc2: «Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas faire.» Autrement dit, être clairvoyant dans ce cas, c’est dire: certains pouvoirs nous ont été donnés mais, parce que nous sommes intelligents, nous y renonçons.
– Mais n’y aura-t-il pas, chez les scientifiques, une curiosité à vouloir faire un jour ou l’autre ce que l’on saura être possible, comme – pourquoi pas – faire naître de vraies chimères sur la base des résultats de ces études sur les embryons chimériques? Ne vaut-il pas mieux s’interdire de se donner les moyens d’arriver au point où la possibilité d’une dérive expérimentale serait trop grande?
– Je le répète, et cela peut être naïf, mais tenter de comprendre comment fonctionnent les mécanismes de la vie ne peut apporter qu’un bien. Parallèlement, l’homme, au cours de son évolution, va encore développer des pouvoirs magnifiques. Des possibilités nouvelles auxquelles il faudra savoir dire non. Par exemple fabriquer un clone humain, comme on l’a fait avec la brebis Dolly. Et ce «non» ne peut venir que d’une collectivité d’individus qui met certaines barrières. En ce sens, ce qui s’est passé en Grande-Bretagne, avec cette consultation publique, est exemplaire. Le peuple aurait pu dire non. Il aurait fallu respecter cet avis.
– Albert Jacquard, croyez-vous vraiment l’homme, que vous décrivez comme étant «raisonnable et fou», capable de résister à toutes ces expérimentations scientifiques hasardeuses ou malsaines lorsqu’elles seront à portée de sa main?
– Je n’en sais rien. Mais, en tous les cas, j’ai à lutter pour. Dans mes livres, mes émissions de radio, mes conférences…