LE TEMPS || Pour la première fois de son histoire, l’Europe organise un rendez-vous dans l’espace. «L’ATV sera le premier engin spatial européen à aller à la rencontre directe d’un autre vaisseau, en l’occurrence la Station spatiale internationale (ISS)», souligne l’astronaute français Jean-François Clervoy.
ATV? C’est le sigle anglais pour «Véhicule de transfert automatique». Autrement dit: un module d’approvisionnement non habité qui desservira en vivres, carburants, et matériel la résidence secondaire des hommes dans la proche banlieue de la Terre.
Son lancement, au faîte d’une fusée Ariane-5, doit avoir lieu à 4h59 dimanche depuis le Port spatial de l’Europe, à Kourou, en Guyane française – avec quelque trois ans de retard. L’Agence spatiale européenne (ESA) connaîtra alors sa deuxième heure de gloire en peu de temps, après l’installation réussie du laboratoire scientifique Columbus sur l’ISS le 11 février dernier.
Comme le souligne Jean-Jacques Dordain, directeur de l’ESA, «l’ATV, bien plus qu’un simple cargo de ravitaillement, est l’engin spatial le plus complexe jamais développé en Europe». Environ 2000 personnes ont participé à sa réalisation, qui a coûté 1,3 milliard d’euros.
Lourd au total de 19,4 tonnes une fois chargé, ce cylindre de 10 mètres de long et 4,5 de diamètre, pourrait contenir un autobus à impériale anglais. Sa partie inférieure est dédiée à ses systèmes de propulsion et de navigation, tandis que le module supérieur tiendra le rôle de container. Il permettra d’apporter à l’équipage, dans divers tiroirs, 7,7 tonnes d’équipements scientifiques, de matériel, de carburants, de vêtements, d’air et de nourriture. Détail cocasse, l’ATV pourra ravitaller l’ISS en eau… de deux sortes. Simple histoire de goûts et de teneurs en minéraux différents selon les standards des deux pays, les Russes recevront des réserves pour eux seuls, et les Américains de même. Mais les deux liquides seront produits en Italie.
Le voyage de l’ATV vers l’ISS n’aura rien de l’acheminement d’un absurde container, mais suivra un scénario bien précis et hautement technologique. Le module européen a d’abord dû être installé dans la «boîte crânienne» du lanceur Ariane-5, adapté pour l’occasion. Septante minutes après le décollage, la coiffe de la fusée, fabriquée par la société suisse Oerlikon Space, éclatera et l’ATV se détachera, se mettant alors à voguer seul vers l’ISS durant quelques jours. La rencontre ne peut avoir lieu que durant deux «fenêtres» de cinq à six jours en mars, puis en avril, lorsque l’éclairage sur les panneaux solaires est optimal.
L’approche ne sera pas une mince affaire, les deux engins se déplaçant à la vitesse de 28 000 km/h. «Pour les 250 derniers mètres, l’ATV, qui dispose de son propre système de navigation, sera autoguidé par deux instruments optiques ultra-perfectionnés. «L’un est constitué de rayons laser mesurant la vitesse et la distance, similaires à ceux qui équipent les radars des voitures de police», explique Jean-François Clervoy. De plus, le vaisseau se dirigera en utilisant un vidéomètre, dispositif qui s’orientera en fonction des rayons de lumière réfléchis par l’ISS lorsque l’ATV l’éclairera de brefs coups de flash. En cas de problème, l’engin est capable de le détecter et de se rendre de lui-même sur une position sûre.
L’amarrage proprement dit se fera alors sous la supervision conjointe du centre de contrôle de Moscou, puisque le module idoine équipant l’ISS, nommé Zvezda, est russe. L’ATV restera fixé à l’ISS durant six mois, servant de pièce pressurisée supplémentaire, de placard et de garde-manger à ses occupants. Il permettra, grâce à ses moteurs, de donner les «coups de rein» nécessaires à rehausser l’ISS sur sa bonne orbite; la station est en effet infimement freinée parce que, à son altitude de 350 km, elle ne se trouve pas dans un vide parfait. Enfin, l’ATV sera rempli de 6,3 tonnes de déchets, détaché de l’ISS, puis dirigé vers les couches basses de l’atmosphère, où ce «camion-poubelles» de l’espace se désintégrera, sans danger pour les Terriens.
D’ici à 2013, au moins cinq autres véhicules ATV devraient desservir l’ISS, au rythme d’un ravitaillement tous les dix-huit mois. Et cela en parallèle aux visites des cargos russes et japonais (lire l’encadré ci-dessous). «Avec Columbus et l’ATV, l’Europe passe de l’état de passager sur l’ISS à celui de partenaire à part entière», se réjouit Jean-Jacques Dordain. Et pour Jean-François Clervoy, consultant sur ce projet, l’histoire ne s’arrête pas là: «Le savoir-faire acquis permettra de faire évoluer l’ATV, de rééditer d’autres rendez-vous spatiaux sans présence humaine. Mais aussi peut-être de le transformer en laboratoire autonome inhabité, ou même en capsule de retour d’équipements sur Terre, en l’équipant d’un bouclier thermique. En fait, il complète la panoplie des techniques minimales à maîtriser pour faire de l’exploration spatiale sans limitation.» Musique d’avenir.
Pour ce premier lancement, l’ESA a voulu marquer le coup symboliquement en baptisant l’engin «Jules Verne». Dans un tiroir métallique du module supérieur sera ainsi insérée une copie de la première édition originale de De la Terre à la Lune, ainsi qu’un courrier de l’écrivain visionnaire français adressé à ses conseillers lorsqu’il écrivait Voyage au centre de la Terre, disant: «Forut!» «En avant!» en langue inuit. Ce devrait être la devise de l’humanité!»
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