Chez le chimpanzé comme chez l’être humain, la confiance est un élément central de l’amitié. De quoi revoir jusqu’aux théories économiques
«Trahir la confiance de l’amitié, violer le plus saint de tous les pactes, […] ce ne sont point là des fautes, ce sont des bassesses d’âme et des noirceurs.» L’histoire ne dit pas si Jean-Jacques Rousseau fréquentait des primatologues. Mais le philosophe aurait été intéressé par les recherches de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig. Celles-ci montrent aujourd’hui, à travers des études sur des chimpanzés, à quel point l’amitié basée sur la confiance est une inclination réciproque ancrée déjà chez l’ancêtre autant de l’homme que d’autres primates. Autrement dit, que ce sentiment n’est de loin pas propre à Homo sapiens.
Ces conclusions, publiées jeudi dans la revue Current Biology, nourrissent un champ de recherches assez récent, l’«économie comportementale», qui se focalise sur les comportements humains plutôt que seulement sur les forces abstraites des marchés pour comprendre les prises de décisions en économie. L’idée, comme le résume le primatologue Frans de Waal (Université Emory d’Atlanta) dans un article du Scientific American, est de «montrer que les tendances et préoccupations économiques basiques de l’homme – la réciprocité, la répartition des gains ou la coopération – ne sont pas l’apanage de notre seule espèce, mais qu’elles ont évolué chez d’autres animaux pour les mêmes raisons que chez nous: aider chaque individu à tirer au mieux profit de ses congénères sans léser les intérêts communs de la vie en groupe.»
«Nous souhaitions vérifier si les chimpanzés – qui «descendent» d’un ancêtre commun avec H. sapiens il y a 5 à 7 millions d’années – faisaient plus confiance aux pairs avec qui ils sont plus intimement liés», dit Jan Engelmann. L’auteur de l’étude a observé durant cinq mois 15 chimpanzés d’un sanctuaire naturel kényan, afin d’identifier lesquels avaient le plus d’affinités entre eux.
Il a ensuite impliqué deux de ces primates, «amis» ou non, dans une expérience. Le premier avait le choix: soit tirer vers lui une corde avec, au bout, une récompense immédiate sous forme de nourriture, mais de loin pas l’aliment qu’il préfère; soit actionner un lien amenant un réceptacle vers son congénère, avec dedans un mets de choix, ceci en espérant que ce dernier partage ce festin avec lui. Ainsi, le second cas présente le potentiel d’une situation win-win intéressante, mais uniquement si le premier cobaye fait confiance au second. Chaque singe a interagi 12 fois avec ses amis, puis autant avec ses «non-amis». Au final, «les chimpanzés avaient largement plus tendance à mettre volontairement les vivres à disposition du partenaire de jeu – donc de choisir une option plus risquée mais possiblement plus juteuse – lorsqu’il s’agissait d’un ami», résume Jan Engelmann.
Bénéfices à long terme
«Ces résultats montrent que, chez les chimpanzés aussi, l’on tend à faire plus confiance à un ami qu’à un congénère moins proche, commente Frans de Waal au Temps. De plus, ils montrent que les singes ne sont pas sensibles à une réciprocité immédiate. Cette conclusion peut sembler surprenante, tant l’accent est souvent mis sur ce concept dans les recherches animales. Mais dans une amitié stable, humaine ou simiesque donc, on ne fait pas sans arrêt le décompte des échanges de bons procédés, ce qui nécessiterait beaucoup de mémoire et d’énergie. En fait, l’on mise sur des bénéfices à plus long terme.»
Pour Jan Engelmann aussi, il ne peut s’agir d’une «confiance stratégique» de la part du singe tirant les ficelles; on peut penser qu’après 12 essais, les cobayes auraient simplement appris comment obtenir la meilleure nourriture. «Mais dans ce cas, les statistiques auraient dû être moins différenciées selon que l’on soit en présence d’amis ou non.» Selon le primatologue, une forme de «confiance émotionnelle», basée sur l’identité des partenaires, entre bel et bien en jeu. «Un lien affectif au long cours dont il faut tenir compte lorsque l’on étudie des interactions sociales ponctuelles au sein de groupes d’animaux.»