Le chantier naval finlandais Arctech est en train de construire le premier brise-glace à la coque triplement asymétrique, d’où qu’on la regarde. Le navire, qui sera baptisé en février 2014, doit permettre de guider de gros tankers dans la banquise à l’heure où le trafic maritime croît fortement dans les régions polaires. Visite du chantier naval à Helsinki
Dans le titanesque hangar long de 280 m du chantier naval d’Helsinki résonnent des coups de marteaux métalliques, les stridulations des scies circulaires et le crépitement des soudeurs. Quelque 200 ouvriers travaillent l’acier des pièces d’un puzzle unique: les blocs qui constitueront, assemblés, le premier brise-glace à coque triplement asymétrique, qu’elle soit vue de haut ou de côté. Un chantier lancé en juin, et dont le produit devrait révolutionner le monde maritime dans les régions polaires.
«La Finlande possède 23 ports, et tous sont figés dans la glace en hiver», dit Markku Tuhkanen, porte-parole de l’entreprise Arctia Shipping, qui gère l’exploitation des brise-glaces dans le pays. Dans la mer Baltique, mais aussi dans toutes les régions côtières de l’océan Arctique où la banquise s’émiette à cause du réchauffement, le trafic maritime ne cesse de croître; «144 demandes pour emprunter le passage du Nord-Est vers l’Asie ont été déposées pour 2013 auprès de l’administration russe qui en a la charge», indique Markku Tuhkanen, contre 34 comptés en 2012. Nombre d’entre eux auront besoin d’un brise-glace pour leur ouvrir le chemin. Mais il en faut souvent deux, côte à côte, pour faire passer des tankers de marchandises larges d’une quarantaine de mètres. D’où l’idée, apparue en 1997 déjà, de construire un navire capable de progresser de côté dans la banquise, et ainsi de créer derrière lui un chenal de 50 m de large.
«Il s’agissait d’une idée radicalement nouvelle», affirme Heikki Palkama, vice-président de la société Arctech, qui construit des navires depuis 1865. Si radicale qu’elle est passée à quatre reprises sur la planche à dessin. «Il faut faire tout le design à double: on ne peut pas se contenter de procéder en appliquant une symétrie en miroir le long de l’axe du navire», précise Mika Willberg, manager du projet. Vu du ciel, le pont du bâtiment présente en effet une forme d’ovale déformé d’un côté. Et sa coque, observée depuis l’arrière dans le chantier naval, présente un flanc bâbord presque vertical et un côté tribord à l’inclinaison beaucoup plus douce. «Par ailleurs, en fonction des variations de la charge dans les cales du navire, dues à la consommation de fuel, le centre de gravité se déplace dans plusieurs directions», ajoute l’expert.
Evidemment, piloter un tel bateau représentera un défi constant: «Le bâtiment possède trois moteurs de 2,4 MW de puissance de propulsion chacun, pouvant pivoter à 360°, dont un est situé à l’avant de la coque, explique Heikki Palkama. Cela nous permet d’avoir une très grande manÅ“uvrabilité et d’aller dans toutes les directions, donc aussi d’avancer de côté, avec un angle de 30°, dans une banquise épaisse de 60 cm. Mais l’asymétrie de la coque fait que le navire peut réagir de manière impromptue dans les vagues. Les mouvements de tangage et de roulis sont irréguliers.» Pour mieux connaître ces paramètres, les ingénieurs ont construit un modèle réduit du prototype, qui a été testé en laboratoire.
«Concernant le fonctionnement, avec trois moteurs disposés eux aussi de façon asymétrique sous la coque, il a fallu définir, à l’aide de simulations, les meilleures modes de progression dans chaque situation, en dosant l’apport de chaque hélice», poursuit Mika Willberg. Qui précise qu’au final, l’engin se pilotera avec un système de joystick…
Ce concept était si révolutionnaire qu’il est donc longtemps resté sur papier. «Aucun gouvernement n’osait se lancer», affirme Heikki Palkama. Le Ministère russe des transports s’est risqué et a passé commande à Arctech en octobre 2011; les Finlandais sont en effet les champions du monde de la construction de brise-glaces puisque, sur la centaine en fonction sur le globe, environ 60 ont été façonnés au pays du Père Noël.
Pour sa construction, le navire inédit, long de 76,4 m pour 20,5 m de large et 6,3 m de tirant d’eau, a été segmenté en 18 blocs dont le squelette est en acier. «Ils ont été fabriqués à Kaliningrad [Russie], puis acheminés en cargo chez Arctech, à Helsinki. Chacun est d’abord équipé avec les installations techniques et systèmes divers, puis peint», dit John Forsell, manager de la production, en désignant deux immenses bâtiments servant de fours. Il faudra pas moins de 60 000 à 80 000 litres de peinture pour la coque entière. Sa forme inhabituelle – et les volumes parfois restreints qu’elle impose dans les cales – ne rend d’ailleurs pas le travail des ouvriers facile, qui doivent parfois se plier en deux. L’assemblage des blocs, enfin, se fait à l’aide de ponts porteurs, «avec une précision millimétrique orchestrée grâce à des systèmes de lasers disposés dans le hangar».
Le prototype, nommé Baltika, doit être mis à l’eau en novembre, et livré à son propriétaire début 2014, pour un prix de 76 millions d’euros.
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