Des chercheurs genevois ont décrit pour la première fois les mécanismes grâce auxquels le cerveau parvient à effacer peu à peu les traces d’addiction persistant après une consommation de drogue. La recherche d’un traitement thérapeutique est relancée.
Si toute addiction aux drogues laisse inévitablement des traces dans le cerveau, celui-ci parvient malgré tout subtilement, avec le temps, à les effacer. Des chercheurs en neurosciences de l’Université de Genève viennent de décrypter par quel mécanisme moléculaire cette remise à zéro des paramètres neuronaux s’effectue, mettant ainsi en évidence un processus de plasticité cérébrale totalement inédit. Ces nouvelles recherches, publiées aujourd’hui dans la revue Science, constituent un pas important dans la description encore toute récente du phénomène d’addiction.
Celui-ci, différent de la dépendance physique (lire ci-contre), se définit comme une envie forte et irrépressible, souvent liée à un contexte précis et impliquant la mémoire, qui perdure en dépit de la motivation et des efforts du sujet pour y échapper. Depuis peu, les scientifiques savent que ce désir irrésistible trouve aussi une origine physiologique, et n’est pas uniquement psychique. En 2001, l’équipe de Mark Ungless, alors à l’Université de Californie, a en effet observé sur des rongeurs qu’une seule injection de cocaïne entraînait, dans une partie de leur cerveau appelée aire tegmentale ventrale, des modifications qui induisaient une addiction durant plusieurs jours.
En avril 2006, l’équipe de Christian Lüscher, de la Faculté de médecine à Genève, prenait le relais pour décrire dans le détail comment la cocaïne modifie durablement les propriétés de transmission de l’information nerveuse aux synapses, ces multiples interfaces de communication que possède chacun des milliards de neurones dans le cerveau (lire LT du 3.4.2006).
«Dans le système nerveux, l’information circule sous forme de courants électriques. Par contre, au niveau de la synapse, cette jonction entre deux neurones, la transmission de l’information se fait par l’intermédiaire de messagers chimiques, les neurotransmetteurs», explique Christian Lüscher.
Pour s’échanger ces messages, les neurones possèdent à leur surface des sortes de «vannes moléculaires» appelées récepteurs. Ceux-ci sont autant impliqués dans la sensation de plaisir, en véhiculant la fameuse dopamine, que dans l’apprentissage et la mémoire. «Or, ce sont ces récepteurs que des substances comme la cocaïne parviennent à «trafiquer» à leur avantage dès la première consommation.» Résultat: cette malléabilité inopportune des synapses se traduit par un fonctionnement pathologique des circuits neuronaux dans l’aire tegmentale ventrale, ce qui au final expliquerait l’addiction et, dans le cas de consommation de drogue, ce sentiment d’ébaudissement amplifié.
Toutefois, dans la même étude de 2006, les chercheurs genevois ont aussi observé, toujours chez des souris, que ce remodelage des synapses était réversible! Autrement dit, que les engrenages pathologiques caractérisant l’addiction disparaissaient peu à peu. Mieux: l’équipe est même parvenue à induire artificiellement cet effet en quelques minutes, à l’aide d’une substance chimique brevetée par la firme Roche. Dans l’article publié aujourd’hui dans Science, les scientifiques font un pas supplémentaire en décrivant précisément les rouages moléculaires qui se cachent derrière cette atténuation rapide.
«Nous avons montré comment les synapses parvenaient à se débarrasser des récepteurs altérés par la cocaïne pour restaurer une communication normale entre les cellules nerveuses, explique Christian Lüscher. En l’occurrence, ces cellules les remplacent un par un par de nouveaux récepteurs. Et le plus étonnant est que ces nouvelles «vannes» sont fabriquées en l’espace de quelques minutes seulement dans les neurones. Alors que, très souvent, les autres cellules, lorsqu’elles doivent faire un échange standard de récepteurs, en possèdent un stock tout prêt.»
«Cette étude est importante pour deux raisons, commente Mark Ungless, aujourd’hui spécialiste de la question à l’Imperial College de Londres. D’une part, elle livre une image sophistiquée des phénomènes moléculaires qui décrivent l’addiction. D’autre part, elle suggère que les cellules cérébrales disposent d’un dispositif génétique (basé sur l’ARN) qui leur permet de générer rapidement de nouveaux récepteurs.»
Selon Christian Lüscher, ces résultats confortent les scientifiques sur la voie d’une thérapie pharmacologique de l’addiction. Des recherches que le professeur souhaite voir menées par l’industrie pharmaceutique. «Mais, depuis 2006 et notre essai prometteur avec la molécule de Roche, nous avons appris que le géant pharmaceutique avait vendu sa licence à Synosis, une start-up américaine. Nous ne savons pas où en sont leurs recherches concernant un possible traitement. Mais cela montre que les recherches publiques peuvent avoir un impact concret.» Et d’espérer: «Cette nouvelle trouvaille va encore relancer les démarches dans ce sens.»
Pour Mark Ungless, l’intérêt est aussi d’un autre ordre: «Tout neuroscientifique s’intéressera de près à ces travaux. En décrivant un mécanisme totalement nouveau, ils ouvrent en effet de nouvelles voies de recherche très intéressantes» pour détailler les capacités d’adaptation et de régénérescence insoupçonnées de cet organe fascinant qu’est le cerveau.