Au CERN, près de Genève, l’accélérateur LHC doit être lancé en 2008 dans une quête fabuleuse: trouver le «boson de Higgs», une particule postulée en 1964 et qui pourrait révolutionner la physique. Rencontre exclusive à Edimbourg avec son «inventeur», un modeste physicien écossais.
Etait-ce une tentative pour se faire encore plus discret que ne le veut sa réputation? Le personnage est connu pour ne pas répondre aux courriels, encore moins au téléphone, parfois seulement aux messages laissés sur son répondeur, et préfère la bonne vieille relation épistolaire. Le plus simple, pour le contacter? Passer par l’un de ses amis physiciens à l’Université d’Edimbourg, où il est professeur émérite. Voilà donc en plus que dans Darnaway Street, alignement de demeures victoriennes, l’adresse qui m’a été donnée est fausse: de banals bureaux. C’est finalement en face, de l’autre côté de la belle rue pavée – au numéro 2, et non 3 – que se cache la plaque de sonnette dorée gravée du nom de Peter Higgs.
Higgs, comme dans «le boson de Higgs». Pour beaucoup, trois mots abscons. Qui dénomment pourtant l’objet de l’une des plus fantastiques quêtes dans l’histoire de la science. Le boson est une particule élémentaire. Et celui de Higgs, pas n’importe laquelle: c’est l’une des pièces cruciales du puzzle que les physiciens ont construit depuis plus de quarante ans pour décrire l’Univers. Un élément si déterminant que d’aucun n’ont pas hésité à le qualifier de «particule de Dieu», tant sa découverte permettrait à l’homme d’asseoir sa compréhension du monde. Pensez donc, prouver son existence permettrait d’expliquer pourquoi les autres particules, et donc toute la matière en général, ont une masse.
Pour découvrir cette élusive brique de ce plan cosmique appelé Modèle standard, les scientifiques ont construit au CERN, près de Genève, l’un des plus chers – 10 milliards de francs – et immenses instruments jamais imaginés: le Large Hadron Collider (LHC). Ce gigantesque accélérateur de particules doit entrer en service en mai prochain, après huit ans de travaux. Pas étonnant, dès lors, que le père de ce fameux boson, qui a postulé son existence il y a 44 ans, craigne un regain d’attention envers lui. Car Peter Higgs, en plus d’être difficile à joindre, est humble, modeste et embarrassé devant tant d’intérêt. Si bien qu’il donne peu d’interviews. Enfoncer le bouton noir de la plaque dorée augure donc d’une rencontre rare et particulière.
Dans la cage d’escalier qui résonne, Peter Higgs, depuis le deuxième étage, m’invite à monter. Timidement, il désigne les fauteuils en cuir de son salon «vintage», s’inquiétant un peu nerveusement de déterminer la façon la plus adéquate de s’installer. Une tasse de thé m’est proposée, mais je n’y goûterai jamais… Les franches lueurs matinales d’un ciel de traîne emplissent la haute pièce au parterre de pierres polies. Et nous évoquons l’idée de génie qu’a eue, cet été de 1964, le jeune trentenaire qu’il était.
Peter Ware Higgs naît en 1929 à Newcastle. Tôt, sa famille doit bouger de ville en ville au gré des affectations du père, ingénieur du son à la BBC. Ajoutées à ce «nomadisme» de fréquentes crises d’asthme, puis la Deuxième Guerre mondiale, et l’enfant ne passe pas beaucoup de temps sur les bancs d’école; il reçoit son éducation à domicile. «Ma mère était motivée à me pousser», confie-t-il. Vivant alors à Bristol, il fréquente la Cotham Grammar School, l’école où a grandi Paul Dirac, l’un des pères de la mécanique quantique. De quoi titiller largement la curiosité de l’adolescent pour la physique, «car les travaux de ce chercheur concernaient la compréhension la plus profonde du monde».
Agé de 17 ans, Peter Higgs part pour la City of London School, où il se passionne pour les mathématiques. «Malgré les velléités de mon père, j’ai remarqué que mes capacités étaient plus mentales que pratiques. Mon début de carrière avec les sciences expérimentales a été une suite d’accidents…» Sa voie est loin d’être tracée pour autant: doctorat au King’s College de Londres, puis séjours dans d’autres établissements célèbres avant d’atterrir à l’Université d’Edimbourg. «Je suis passé d’un champ de recherche à l’autre. Après six ans, je n’avais pas l’impression d’avoir fait grand-chose. Le meilleur fut un article que j’ai tenté de publier avant de remarquer que son contenu figurait déjà dans les travaux du Prix Nobel Richard Feynman…» Peut-être alors aurait-il aussi fait de la biologie, s’il n’était tombé sur les écrits d’un certain Yoichiro Nambu.
Les problèmes sur lesquels bute entre autres ce théoricien japonais dans un domaine d’une extrême complexité conceptuelle et mathématique, Peter Higgs va les résoudre en un week-end, en se promenant dans le parc montagneux de Cairngorms. Un premier article très sobre, contenant seulement 79 lignes et cinq équations (!), est soumis à la revue du CERN Physics Letters. Puis, quelques semaines plus tard, un deuxième, rejeté dans un premier temps. En répartie, le physicien y ajoute une description des contours du «boson de Higgs». Le papier est accepté par une revue américaine.
De quoi s’agit-il concrètement, expliqué avec les mots du pékin? La question fait rosir Peter Higgs; il l’admet, il n’est pas de ceux qui recourent aisément à de subtiles métaphores pour faire comprendre ses travaux ou tisser des liens avec le monde de tous les jours. Au contraire, le physicien fait virevolter un jargon entremêlant «jauges», «brisures de symétrie» et autre «théorie de champs quantiques».
Mais les connaisseurs, eux, ne s’y perdent pas. Pas plus aujourd’hui qu’il y a 44 ans. Dès 1965, tous veulent entendre cette nouvelle théorie, d’Edimbourg à Princeton, la célèbre faculté où a travaillé Einstein à la fin de sa vie. Incommodé par tant d’honneurs, Peter Higgs, lui, ne cesse de tisser une liste d’homologues dont les contributions ont aussi été déterminantes; deux Belges ont effectivement publié une théorie similaire quelques jours avant lui. Les trois chercheurs sont indubitablement des Nobel en puissance. Mais c’est son nom à lui qui est resté (lire l’interview).
Aujourd’hui, le physicien de 78 ans avoue avoir perdu le fil de toutes les avancées permises par ses travaux. «Il est venu un temps où les gens avançaient dans des domaines où je ne me sentais pas compétent. Honnêtement, j’étais perdu. J’ai été chanceux de trouver ce que j’ai découvert. Mais arrive un point où vous réalisez que ce que vous faites ne sera plus bon.» Depuis les années 1970, l’homme de sciences s’est fait très discret, se consacrant à l’enseignement à Edimbourg, ainsi qu’«à une ou deux autres choses en mécanique quantique».
Il revient sur le devant de la scène en 2002, bien malgré lui: un quotidien écossais le cite de manière trop fruste en lui faisant dire que Stephan Hawking, le cosmologiste anglais paralysé par une sclérose latérale amyotrophique, doit beaucoup de sa crédibilité scientifique à sa célèbre infirmité. La polémique tiendrait sa source dans un pari auparavant conclu entre les deux hommes, selon lequel le fameux boson allait être trouvé au LEP, l’ancien accélérateur du CERN démantelé en 2000. Pari perdu par Higgs, qui y croyait.
A propos d’enjeu, un bookmaker anglais a récemment proposé de miser sur le succès de plusieurs grands défis scientifiques. La découverte du boson de Higgs était cotée à 6 contre 1. Peter Ware Higgs miserait-il? «Oui, probablement…, lâche-t-il, sourire gêné en coin. Car si j’ai tort, je serais triste.»