L’Hydroptère est un curieux trimaran qui s’élève sur les flots. Grâce à l’EPFL, son navigateur espère franchir la vitesse mythique des 50 nœuds. Reportage entre ciel et eau.
«Aujourd’hui, avec ce vent, on mange du clapot. Les vagues, on les effleure, elles ne nous freinent plus. J’aime quand il est nerveux comme ça. Quand il nous permet de voler. C’est magique!»
Dans sa combinaison étanche jaune canari, Alain Thébault affiche la mine des grands jours. Son engin, l’Hydroptère, plane au-dessus des flots de la baie de Quiberon, dans une Bretagne réjouie par un soleil retrouvé. Icare parmi les Ulysses, le marin a l’Å“il qui pétille et un éclat de déraison dans le sourire. «Ce sont les deux caractéristiques indispensables pour faire partie de mon équipage», lance-t-il aux journalistes amusés invités mardi à bord. Et aussitôt trempés par les embruns.
Un planeur sur l’eau
L’Hydroptère? «C’est un planeur dans l’eau», simplifie Alain Thébault. Si grand, avec ses 24 mètres de large pour 12 de long, qu’il lui est parfois difficile de sortir du port, comme mardi. «Nous sommes à la frontière entre deux mondes, celui de la navigation et celui de l’aéronautique.»
En effet, ce trimaran très particulier possède des foils, sortes d’ailerons fixés sous les flotteurs latéraux et dirigés de biais dans l’eau. Lorsque le vent atteint 11 à 12 nÅ“uds (env. 21 km/h), la vitesse imprimée à l’engin crée sur ces foils une portance similaire à celle qui, s’appliquant aux ailes d’un avion, le fait s’élever dans l’air. En quelques mètres, le voilier de 5 tonnes se soulève et se met à voler deux mètres au-dessus de la surface. «Nous minimisons les frottements dans l’eau, puisque seuls les foils restent en contact avec la mer, sur seulement 1 à 2 m2. Le pilotage ressemble plus à celui d’un planeur que d’une goélette», explique le marin.
L’idée d’utiliser des foils n’est pas nouvelle. Mais c’est au début des années 1980 que le célèbre skipper Eric Tabarly et Alain Thébault imaginent l’Hydroptère. L’engin est si révolutionnaire que ces deux-là collaborent avec des ingénieurs en aéronautique. Un prototype en structure de carbone est mis à l’eau en 1994, mais il subit plusieurs casses durant la décennie suivante.
Le projet est moribond quand, en août 2005, le banquier genevois Thierry Lombard, notamment, conquis par la détermination du marin breton, le relance, financièrement. «Avec beaucoup d’humilité, de discrétion et d’esprit visionnaire, comme Tabarly», souligne le navigateur. Si bien que l’Hydroptère vogue à nouveau depuis novembre dernier. Avec, cette fois, des ambitions à la hauteur de son statut d’«oiseau des mers»: faire sauter tous les records de vitesse avec voile.
Sur le Léman, bientôt
Déjà, les cinq équipiers hissent le solent, devant la grand-voile. En quelques coups de volant – l’Hydroptère n’a pas de barre -, Alain Thébault veut montrer avec quelle facilité son jouet atteint des vitesses ébouriffantes. Il place le navire sous un vent venant de trois quarts arrière. Par à-coups, de brusques accélérations se font sentir. Le compteur marque 35 nÅ“uds, soit 65 km/h. Puis 40. Il atteint même, durant quelques secondes, une pointe de 44,4 nÅ“uds (82 km/h)! Les foils sont presque entièrement émergés; on s’accroche au minime bastingage. «Imaginez-vous, c’est quasiment la vitesse (44,81 nÅ“uds) que nous avons maintenue sur 500 mètres en avril dernier. Un exploit dans notre classe de voiliers, la classe D», crie dans le vent Alain Thébault. Le record toutes catégories de 48,7 nÅ“uds est détenu par une planche à voile. Inutile de détailler que le battre, voire dépasser la barre mythique des 50 nÅ“uds, constitue le prochain défi de l’équipage. «Nous ferons un essai cet hiver.»
Pour gagner les bribes de vitesse qui lui manquent encore, Alain Thébault compte sur une aide et une précision tout helvétiques: les recherches menées à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Depuis 2006, celle-ci est en effet partenaire du projet (lire ci-dessous). «A la vitesse que nous avions déjà acquise, nous ajoutons la fiabilité apportée par l’expertise technologique des chercheurs. Si nous passons de 45 à 50 nÅ“uds, ce sera grâce à l’EPFL.»
Mieux, de cette collaboration devrait naître, dès l’an prochain, l’Hydroptère.ch, un modèle réduit de 12 m, apte à naviguer sur le Léman. Alain Thébault et son entourage envisagent aussi de construire un maxi-Hydroptère, de 30 m de long et 35 de large, pour se lancer dans le tour du monde en moins de 40 jours. Entre autres records.
Et, assis sur la coque de son Hydroptère revenu au calme, les pieds à fleur d’eau, Alain Thébault de faire rêver: «Parfois, nous sortons aussi de nuit. On n’y voit rien, mais on sent vivre le voilier tout autour de nous. Il se crée alors une ambiance de tapis volant.»