Connues pour la guerre qui s’y est déroulée en 1982, elles attirent aujourd’hui les amateurs de faune et de grands espaces. Randonnées à travers des landes pelées par le vent.
Au sommet de son mât, l’Union Jack claque dans le vent moite qui pèle ce bout d’île improbable, perdue dans l’Atlantique Sud. Importé d’Angleterre, l’ajonc commun, mauvaise herbe légumineuse qui se répand en buissons d’or sous le ciel agité, rappelle aussi que ces terres dépendent toujours et encore de la reine, et non de l’Argentine. Un endroit «où d’un seul regard la solitude peut vous étreindre et vous arracher des larmes», comme le décrit l’écrivain romand Jean-Bernard Vuillème.
C’est pourtant là, sur une miette des Malouines, au milieu d’arbustes inclinés par le vent et d’oies sauvages qui caquettent, que Roddy Napier et son épouse Lilly vivent depuis septante ans. «C’est ma vie, et elle me plaît, murmure le vieil homme. Cet été est bien frais. Mais ce n’est pas toujours comme ça…» Chaque année, d’octobre à avril, ce couple accueille dans sa maison de bois au toit de tôle, modeste mais soignée, les centaines de touristes emmitouflés qui visitent l’archipel, la plupart débarqués d’un navire de croisière sur la route de l’Antarctique.
Autour de sablés et d’une tasse de thé offerts avec prévenance, Roddy se réjouit de ces rencontres inopinées. Malgré sa timidité, il évoque ce temps où les moutons par milliers n’avaient pas encore rasé le «Camp», les sublimes et mystiques landes voisines.
«Vous voyez ces bouquets de graminées hautes et sèches, c’est le tussock, explique-t-il aussi. Au XIXe siècle, les Kelpers – c’est comme cela qu’on appelle les gens ici – leur mettaient le feu pour en chasser les phoques qui y dormaient et ainsi les tuer plus facilement.» Aujourd’hui, les ovins, irrassasiés, ont décampé. Et la traque aux mammifères marins ne fait plus recette. Mais Roddy, pour rien au monde, ne quitterait West Point Island. Sauf, une fois toutes les six semaines, pour aller en bateau s’approvisionner à Port Stanley.
Des bâtisses blanches aux toitures roses, vert menthe, bleues, d’où s’échappent des relents de tourbe brûlée, un âcre fumet qui se mêle à celui du varech, ces algues brunes remuées par les vaguelettes dans le port; des pelouses soignées devant quatre demeures victoriennes; une cabine de téléphone arrondie rouge. La capitale de l’archipel n’a rien de français, quand bien même ce sont des marins de Saint-Malo qui ont débarqué non loin de là en 1764 pour, les premiers, coloniser ces îles, leur donnant leur nom francophone. En effet dès l’année suivante, c’est bien la flotte anglaise qui imprime de sa culture ses terres aussi isolées que courtisées.
Jusqu’à l’ouverture du canal de Panama, 400 à 500 navires par an y ont transité, faisant de Stanley l’un des ports les plus actifs au monde. En grimpant de l’embarcadère au Globe Tavern, on imagine sans peine les marins imbibés qui, leur congé terminé, rejoignent leur vaisseau en titubant. Aujourd’hui, un vieux billiard et des jeux électroniques y ont remplacé les distractions d’antan. Et désormais, c’est Willie, barman édenté aux cheveux gominés, qui sert le sacro-saint «fish & chips» (poisson et frites) accompagné de pintes de bière blonde.
Dans ce pub comme dans les rues, si loin de Buckingham Palace, on lutte opiniâtrement contre l’oubli, avec de la fierté à revendre. Ici une citation patriotique gravée sur une barrière. Là, l’étendard anglais peint sur l’entier d’un toit. Et surtout, sur le front de mer, des monuments citant chacun des 255 soldats qui ont certes gagné la guerre de 1982, mais perdu la vie. Face à eux, 635 Argentins, miséreux téméraires débarqués sur ces îles désertes par une junte désireuse de redorer son blason d’un coup d’éclat, y laisseront aussi la leur. Dont la moitié lors d’une attaque restée célèbre – le croiseur General Belgrano torpillé par un sous-marin de la Royal Navy – qui permit à Margaret Thatcher de se forger son surnom de Dame de fer. La couronne britannique face à l’Argentine sur ces terres brûlées? «Deux chauves qui se battent pour un peigne», a ironisé l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Qui plus est dans un vent omniprésent…
Durant toute l’année 2007, à l’occasion des 25ans de cette guerre absurde, des centaines d’anciens militaires sont ainsi retournés sur les champs de bataille devenus autant de buts touristiques. Comme à Gypsy Cove, mignone petite crique de sable blanc, où rouillent des canons pointés vers le néant, et où pancartes et barbelés délimitent encore d’anciens champs de mines.
Mais l’histoire n’est de loin pas le seul attrait des Malouines. Très loin des sentiers battus par le tourisme de masse, ces landes appellent surtout les amateurs de grands espaces et de faune sauvage.
Dans l’amphithéâtre rocheux du «Nez du diable» par exemple, derrière la butte où vit Roddy, ce sont des milliers d’albatros et de gorfous sauteurs, ces manchots aux longues plumes jaunes sur les yeux, qui couvent leur progéniture dans la caillasse et les touffes de verdure, et que l’on peut approcher à quelques mètres sans les perturber. Les premiers se font remarquer par leurs jeux de bec, qu’ils croisent comme des épées dans un émouvant tintamarre. «Ce sont pour beaucoup de jeunes mâles et femelles un peu idiots ou inexpérimentés qui, bien que déjà en couple, continuent à se faire la cour», explique Jacques Sirois, notre guide naturaliste. Quant aux gorfous sauteurs, avec leur coupe «en brosse», ils font sourire en lançant de temps à autre leur regard sourcilleux.
Des manchots, par milliers, ont aussi élu domicile sur l’île voisine de Saunders Island. Qu’ils soient royaux, papous, ou de Magellan, ils se dandinent cocassement de leur nid jusqu’à la mer turquoise, le long d’une immense plage blanchâtre. Quand ils ne s’arrêtent pas en chemin pour tenir conciliabule, plantés sur leurs deux pattes. De tous, les papous sont clairement les plus aventureux. D’aucun les qualifient même de «bouddhistes» parmi les manchots, tant ils aiment explorer le monde en méditant sur ses merveilles. Tout particulièrement les bottes en caoutchouc des visiteurs.
Qu’on les découvre à pied, à cheval, en vélo tout-terrain, à la voile ou moins délicatement en véhicule 4×4, ce sont des dizaines de sites abritant cinq espèces de manchots, 225 d’autres oiseaux, et 14 de mammifères marins, ainsi que simplement la superbe désolation de lieux qui font la discrète richesse naturelle des Malouines. Même la plus innocente des balades dans la garrigue locale émerveille. Ou angoisse par tant d’isolement. Mais jamais ne manque de surprendre. Comme sur le chemin de retour à Gypsy Cove, où l’on découvre un vieux trois mats échoué sur un banc de sable. Le petit musée de Stanley explique qu’il s’agit de Lady Elisabeth, un navire construit en 1879, mais que la houle a fracassé contre les rochers en 1913. Et dont le rôle était tout bonnement d’acheminer briques et poutres de construction dans un archipel où ne pousse aucun arbre.
De retour à Stanley, à l’heure de l’apéro, quelques tabourets ont été sortis devant le Globe Tavern. Et il n’est pas rare que la discussion s’engage entre voyageurs et Malouins, réputés peu loquaces mais prêts malgré tout à évoquer leur vie d’insulaires au long cours.
Ce jour-là, ce sont Floydy, employée du gouvernement, et trois de ses amies qui trinquent. «Ce qui nous fait rester ici? Du temps pour les loisirs, la facilité de voyager, une grande sécurité, peu de chômage, de bas impôts, de bons salaires.» Car aux Malouines, la vente de licence de pêche hauturière dans les riches eaux territoriales de l’archipel a supplanté l’élevage des moutons ou la chasse aux phoques, assurant à la communauté un revenu par habitant bien plus grand qu’en Angleterre. «Bref, ici, la vie est simple. Et la météo est souvent meilleure qu’en Angleterre!», conclut Floydy, en levant sa pinte.
Le soleil radieux de ce jour de décembre ne donnera pas tort à cette sympathique rouquine. A un détail près, peut-être. Détail qui se lit dans les herbes hautes du Camp, dans les odeurs qu’entremêlent les ruelles de Stanley, dans le ballottement des rafiots dans son port. Un élément que personne ne décrit mieux que Jean-Bernard Vuillème, qui l’a côtoyé plusieurs semaines durant: «Le vent, ce grand muet, peut te coucher par terre si tu prétends lui résister ou t’emporter si tu n’y prends garde…»