Pascal Jaussi, directeur de la société spatiale S3 (Swiss Space Systems), a été agressé le 26 août dernier par deux hommes. Il a été retrouvé gravement brûlé près d’Aumont (FR). Une enquête est en cours
Pourquoi Pascal Jaussi, dynamique patron de l’entreprise Swiss Space Systems (S3) basée à Payerne, a-t-il été ligoté dans son véhicule par deux malfrats, étranglé, battu, aspergé d’un liquide inflammable puis brûlé? Les pistes sont multiples. Le Ministère public fribourgeois a ouvert une procédure contre inconnu pour lésions corporelles et incendie intentionnel, sous l’autorité du procureur général adjoint Raphaël Bourquin. Mais le magistrat ne commente pas les faits révélés lundi par 24 heures.
Ceux-ci ont eu lieu l’après-midi du 26 août, dans une forêt d’Aumont (FR), et ont impliqué deux hommes que l’ingénieur suisse de 40 ans aurait, selon le quotidien vaudois, rencontrés plus tôt ce jour-là. Les connaissait-il donc? «Connaître est un bien grand mot», se borne à dire Claudia Jaussi, porte-parole de S3 – par ailleurs sœur de la victime. Vers 18h20, la police cantonale fribourgeoise serait intervenue pour secourir le fondateur de la jeune start-up, sur son propre appel. Selon 24 heures, celui-ci aurait été «sauvé de justesse» puis héliporté au CHUV, le corps brûlé à 25% (au torse, au visage, au cou et au bras). «Son état de santé s’améliore, ce qui [lui] permettra une probable sortie d’hôpital ces prochains jours», indiquait hier le Ministère public.
Difficultés financières
Où trouver des explications à ce grave fait divers? Créée en 2012, S3 souhaite «démocratiser l’accès à l’espace», en lançant des microsatellites à l’aide d’une navette adossée à un Airbus, et en organisant des vols publics en micropesanteur. De cette société, l’on sait qu’elle a une situation financière fragile. Fin 2015, elle connaît des problèmes de liquidités et ajourne son entrée en bourse. Au printemps 2016, de nouveaux partenariats viennent renflouer ses caisses. De quoi se relancer et acheter un Airbus A340 pour effectuer les vols paraboliques promis. Vols dont S3 commercialise alors déjà les billets depuis des mois, tandis que les dates, elles, sont sans cesse repoussées.
Certains de ces tickets avaient été acquis «en gros» par la société de «revente éclaire» QoQa pour ses affiliés. «Nous n’avons eu de cesse de tout faire pour que ces vols soient assurés par S3, explique Pascal Meyer, son fondateur. La date prévue, soit mi-décembre 2016, nous a été garantie.» «Ces vols ne sont pas remis en cause», confirme Claudia Jaussi. Et de vouloir rassurer l’un de ces passagers, entendu par Le Temps, qui s’inquiète de ne recevoir aucune indication ou requête médicale quant à sa toute prochaine aventure en apesanteur: «Tous les participants seront contactés un mois avant le vol», assure la porte-parole.
Toutefois, les effectifs de l’entreprise, sont passés d’une huitantaine d’employés annoncée, peu après son lancement, à une trentaine aujourd’hui. La difficulté à obtenir les autorisations nécessaires à ce genre de vols particuliers n’ont rien facilité. Enfin, S3 attend une décision judiciaire concernant sa mise en faillite demandée par un créancier, dont l’ajournement doit être décidé ces prochaines semaines par la justice. «La dernière séance avec la juge s’est bien passée, dit Claudia Jaussi. La question de l’ajournement de faillite n’est probablement pas liée avec ce qui s’est passé, ni notre situation financière.» L’idée d’un règlement de compte par un investisseur fâché devant la tournure des événements pourrait donc être écartée. Volker Gass, directeur du Swiss Space Center, abonde dans ce sens: «Il est connu que le spatial n’est pas un domaine où le retour sur investissements est rapide et important.»
Activités stratégiques?
Les raisons liées aux activités économiques stratégiques de S3 sont aussi évoquées avec, en filigrane, des intérêts industriels. Pourtant, s’il est indubitable que la société payernoise s’est lancée sur un marché très concurrentiel, elle n’a, comme le disait au Temps Pascal Jaussi en 2013, rien «inventé», se contentant de «construire une navette en agrégeant des éléments déjà existants», provenant de divers pays. «On ne s’attaque pas à une société qui ne représente aucune menace économique, commente en revanche le conseiller d’Etat vaudois Philippe Leuba (PLR). Avec ses projets ambitieux, S3 fait partie du pôle de développement de la région.» En avril dernier dans La Liberté, Pascal Jaussi confiait cependant: «Démocratiser l’accès à l’espace n’est pas une vision fortement partagée par l’industrie spatiale. Nous ne pensions pas nous attirer autant d’ennemis en nous lançant dans ce projet et nous subissons beaucoup de pressions. J’ai parfois l’impression d’être David contre Goliath.»
Pour un connaisseur du domaine, les pressions sont peutêtre venues d’ailleurs: nombre de pays veulent se doter de spatioports pour accueillir ce genre de vols spatiaux, habités ou vecteur de microsatellites. Or, les construire à coup de millions d’argent public, pour prendre le train de ce nouveau secteur économique en plein boom, pourrait induire à renoncer à d’autres projets d’infrastructures publiques (autoroutières par exemple). Des projets sur lesquels une poignée de grosses entreprises ont souvent main mise. Selon cet observateur, c’est peut-être dans les représailles d’un tel acteur ayant perdu un gros marché qu’il faut chercher les raisons de l’acte barbare dont a été victime Pascal Jaussi. Une hypothèse, parmi d’autres, que la justice pourrait confirmer ou infirmer. S3 annonce des communications pour la semaine prochaine.